Connaître
ne suffit
pas pour agir !
Dans
l'ordre technique, quand on connaît les lois de la
mécanique, on peut fabriquer
un levier et s'en servir pour soulever le monde.
Extrait de La démocratie
athénienne Miroir de la nôtre par
Jacques Dufresne
Ce
n'est pas
l'or, ce sont les bons soldats qui sont le nerf de la guerre.
L'or ne fait pas trouver de bonnes troupes, mais les bonnes troupes
font
trouver de l'or. Si les Romains avaient voulu faire la guerre avec de
l'or plus
qu'avec du fer, tous les trésors de l'univers ne leur auraient
pas suffi, à en
juger par la grandeur de leurs entreprises et par les
difficultés qu'ils y
rencontrèrent ; mais l'usage qu'ils faisaient du fer les
empêchait de
manquer d'or : les peuples qui les redoutaient leur apportaient
leurs
richesses jusque dans leur camp.
Nicolas
Machiavel(1469-1527)
Le
capitalisme moderne est organisé comme une gigantesque
société anonyme. A
la base, 300 millions d'actionnaires contrôlent la
quasi-totalité de la
capitalisation boursière mondiale. Souvent
d'âge mûr, de
formation supérieure, avec un niveau de revenus relativement
élevé, ils
confient la moitié de leurs avoirs financiers à quelques
dizaines de milliers
de gestionnaires pour compte de tiers dont le seul but est d'enrichir
leurs
mandants. Les techniques pour y parvenir s'appuient sur les
règles du
"gouvernement d'entreprise" et conduisent à des exigences de
rentabilité
excessives. Elles transforment les chefs d'entreprise en serviteurs
zélés,
voire en esclaves dorés des actionnaires, et polluent de pure
cupidité la
légitime volonté d'entreprendre. Ainsi le capitalisme
n'est pas seulement le
modèle unique d'organisation de la vie économique
mondiale: il est devenu
"total" au sens où il règne sans partage ni
contre-pouvoir sur le
monde et ses richesses.
Jean
PEYRELEVADE
Partout
l’homme-masse a
surgi
(…) un
type d’homme hâtivement bâti, monté sur quelques
pauvres abstractions et qui
pour cela se retrouve identique d’un bout à l’autre de l’Europe.
(…) Cet
homme-masse , c’est l’homme vidé au préalable de sa
propre histoire, sans
entrailles de passé, et qui, par cela même, est docile
à toutes les disciplines
dites « internationales ». (…) Il lui manque un
« dedans »,
une intimité inexorablement, inaliénablement sienne, un
moi irrévocable. Il est
donc toujours en disponibilité pour feindre qu’il est ceci ou
cela. Il n’a que
des appétits ; il ne se suppose que des droits ; il ne
se croit pas
d’obligations.
Jose
Ortega Y Gasset
du VIe siècle
à 1800 -soit pendant
douze siècles-, la population de l'Europe n'est jamais parvenue
à dépasser 180
millions d'habitants ; or de 1800 à 1914 -seulement pendant un
peu plus d'un
siècle-, elle s'élève de 180 à 460 millions
! "*
Cet
accroissement subit -écrit Ortega- signifie que d'énormes
masses d'hommes ont
été projetées dans l'histoire à un rythme
si accéléré qu'il n'était guère
facile de les saturer de la culture traditionnelle." Aussi l'homme
actuel
produit-il souvent l'effet d'un homme primitif surgi brusquement au
milieu
d'une vieille civilisation.
C'est ce
type humain qu'Ortega appelle l'homme-masse.
"Le
mot ne désigne pas ici une classe sociale, mais une classe
d'hommes, une
manière d'être qui se manifeste aujourd'hui dans toutes
les classes sociales,
et qui est, par là même, représentative de notre
temps, sur lequel elle domine
et règne."
L'homme-masse. "Si l'on voulait donner
l'équation psychologique du
type humain qui domine aujourd'hui, il faudrait dire que les deux
facteurs en
sont l'hermétisme et l'indocilité. La démocratie
libérale, l'expérience
scientifique et l'industrialisation se sont conjuguées pour
rendre possible ce
monde nouveau où l'homme ne se sent limité dans aucune
direction, où nulle restriction
ne lui est imposée, mais où tous ses appétits sont
sans cesse avivés et peuvent
croître indéfiniment. Rien de plus significatif à
cet égard que le caractère de
l'intervention des masses : sous les traits du fascisme, en
particulier,
"apparaît pour la première fois en Europe un type d'homme
qui ne veut ni
donner de raisons ni même avoir raison, mais qui simplement se
montre résolu à
imposer ses opinions. "
L'ignorance historique de l'homme-masse et son indifférence au
passé sont
encore à interpréter dans le même sens. Faire corps
avec le passé est un des
moyens les plus sûrs de résoudre les problèmes de
la civilisation : si le passé
ne nous dit pas ce que nous devons faire, il nous montre du moins les
chemins
que nous ne pouvons plus emprunter.
Et la
conscience scientifique, l'esprit scientifique lui-même
pâtissent de cet état
de choses : le spécialiste, fait remarquer Ortega, connaît
très bien son petit
recoin d'univers, mais il ignore innocemment tout le reste. La science
est un
produit supervolatile qui exige un travail d'unification et de
reconstruction
incessant dont ne devient capable qu'un nombre de plus en plus
restreint de
têtes.
Mais ce qui est le plus révélateur de notre temps, c'est
encore l'attitude de l'homme-masse face à l'Etat.
Il le voit,
l'admire, sait qu'il est là, assurant sa vie, mais il n'a pas
conscience qu'il
s'agit d'une création humaine devant répondre à
des normes définies sous peine
de dégénérer dangereusement.
L’Etat
est une technique d'ordre administratif et public : tant que la force
sociale
est supérieure à la force du pouvoir public, les
révolutions sont possibles,
mais si le pouvoir public se place au niveau du pouvoir social,
l'étatisation
de la vie, l'absorption de toute spontanéité sociale par
l'Etat s'est effectuée.
Tel est
le processus paradoxal et tragique de ce qu'Ortega nomme
étatisme et que nous
désignons aujourd'hui par le mot totalitarisme : la
société, pour mieux vivre,
crée l'Etat, comme une technique ; puis l'Etat prédomine
et la société doit
commencer à vivre pour l'Etat. Les masses ne résistent
pas à la tentation de
tout obtenir, sans effort, sans lutte, de l'Etat. Aussi, selon Ortega,
"l'étatisme est la forme supérieure que prennent la
violence et l'action
directe érigées en normes : derrière l'Etat,
machine anonyme, et par son
entremise, ce sont les masses qui agissent par elles-mêmes".
Nous
sommes à présent en mesure d'esquisser le portrait de
l'homme-masse.
"L'homme-masse
est l'homme dont la vie est sans projets et s'en va à la
dérive. C'est pourquoi
il ne construit rien, bien que ses possibilités et ses pouvoirs
soient énormes.
(..) Dans une bonne ordonnance des choses publiques, la masse est ce
qui n'agit
pas par soi-même. Sa " mission " est de ne pas agir.
Elle est
venue au monde pour être dirigée, influencée,
organisée, représentée -même
quand le but proposé est qu'elle cesse d'être masse ou du
moins aspire à ne
plus l'être (…). Elle doit régler sa vie sur cette
instance supérieure que
constituent les minorités d'élite (... ). La masse, en
voulant agir par
elle-même, se révolte donc contre son propre destin. Or,
c'est ce qu'elle fait
aujourd'hui ; je puis donc parler de révolte des masses. Car la
seule chose que
l'on puisse en substance appeler véritablement révolte
est celle qui consiste
pour chacun à ne pas accepter son propre destin, à
s'insurger contre
soi-même."